Chronique sur Oblomov, mise en scène par Robin Renucci

Chers amis,

C’est avec un sentiment doux-amer que je vous écris ces lignes. J’ai eu cette semaine l’immense joie de pouvoir assister à la représentation de la pièce de théâtre Oblomov à Compiègne ; et voilà que quelques jours après, le couvre-feu s’instaure dans plusieurs villes et avec lui, tant de conséquences dramatiques, tant de métiers du soir, qui s’ouvrent au public, et qui de ce fait seront fermés. Puis un peu plus tard encore, c’est un collègue qui se fait décapiter pour avoir travaillé avec ses élèves sur la liberté d’expression !

J’ai hésité avant de vous livrer mes impressions sur la pièce de théâtre, après tout cela. Ne serait-ce pas futile voire égoïste que de partager le bonheur que j’ai ressenti durant cette soirée ? Et puis finalement je me suis dit que non. Au contraire. Quand l’état d’urgence sanitaire restreint les libertés, et particulièrement l’accès à la culture ; quand un professeur meurt de faire son métier, n’est-ce pas précisément le bon moment pour faire vivre la culture, pour transmettre l’Idée alors que des extrémistes voudraient la museler ?

Alors allons-y. Petite présentation d’abord : cette pièce est une adaptation du roman russe Oblomov, écrit par Igor Gontcharov en 1859. Je vous avoue qu’avant d’avoir eu vent de la pièce, je ne connaissais ni l’œuvre, ni l’auteur. Et je me demande comment j’ai pu passer à côté ! Mes lectures d’auteurs russes remontent à l’université et je n’ai pas creusé davantage la question, bien qu’ayant adoré Dostoïevski, Boulgakov ou Tolstoï.

Oblomov est issu d’une riche famille d’aristocrates, et possède des terres qu’il n’entretient pas. Son domaine part à vau-l’eau, il s’en plaint mais ne parvient pas à tenter quoi que ce soit pour améliorer la situation de ses métayers. Pourquoi cela ? Parce qu’Oblomov ne sort pas de son lit – ou de son divan. Tout l’accable, tout l’ennuie, et il se laisse aller à une paresse, une léthargie extraordinaire. Rien ni personne ne réussit à le sortir de son lit, pas même la femme aimée, encore moins son meilleur ami. Il vit perpétuellement dans le souvenir fastueux de son enfance dorée, où il était choyé. Tout cela désormais est terminé, et seul son fidèle serviteur Zakhar peut encore témoigner de ce passé révolu. Oblomov pourrait reprendre le flambeau et rendre à sa famille sa splendeur passée, mais il préfère laisser couler le temps et les choses, les obligations et les plaisirs, alors même que son état ne le rend pas heureux… A quoi bon ? se dit-il. Pour parler de cet état d’esprit particulier, son ami Stolz invente le terme d’oblomovisme, qui est rapidement devenu incontestablement célèbre en Russie.

La pièce est signée de l’excellent Robin Renucci (ça commence bien !). Condenser plus de 600 pages en 2h30 de spectacle était une gageure. Le nombre de personnages a été restreint au cercle intime, les autres n’étant qu’évoqués comme un vague ensemble qu’Oblomov rejette comme autant de symboles de l’hypocrisie humaine. Pourquoi s’agiter dans une vie de plaisirs vains ? Pourquoi dîner avec ceux-là même qui n’attendent que votre départ pour vous critiquer ? Oblomov se retire de la société et se complaît dans la douilletterie de son appartement décatit – qu’il est d’ailleurs censé quitter quelques semaines plus tard, mais sans avoir la force de partir en quête d’un nouveau logement.

La mise en scène est très intimiste, et on a vite l’impression de se trouver non seulement dans la chambre – ou le salon ? – d’Oblomov, mais également dans sa représentation du monde, voire dans son esprit. Au centre de la scène, un cube dont les côtés sont marqués par des voilages vaporeux. La lumière est tamisée, paresseuse. A droite et à gauche de ce cadre rassurant, de grands blocs sombres par lesquels les personnages autres qu’Oblomov entrent et sortent, symbolisant, je pense, le monde extérieur. Je leur ai trouvé un aspect presque effrayant, de par leur hauteur et leur obscurité. On pense à des immeubles nus, anonymes. Des instances froides qui attendent le retour à la vie sociale du héros. Son alcôve n’en paraît alors que plus réconfortante, comme la tente qu’un enfant se compose dans son lit avec une couverture.

Le spectacle est total et allie savamment aristocratie passée et modernité : les acteurs portent des costumes de l’époque, mais s’expriment comme vous et moi. Le mobilier est ancien, mais est régulièrement effacé par la vidéo-projection de texte qui emplit l’espace et se reflète au sol. L’enfance d’Oblomov apparaît sous les traits fantomatiques et fantasmés de sa gouvernante (ou sa mère, je ne saurais dire) dans un jeu de sons et lumières qui pousse à la rêverie, tandis qu’un violoncelle envoûtant nous transporte dans la Russie du XIXe siècle.

Tout dans cette pièce est performance. Celle de Pauline Cheviller, la pétillante Olga qui chante comme un ange et parvient à tirer Oblomov hors de son divan pour l’éveiller à nouveau aux douceurs de la vie. Celle d’Emmanuelle Bertrand, la rassurante Agafia dans le giron de laquelle Oblomov trouve le réconfort et qui s’avère être la talentueuse violoncelliste. Celle de Xavier Gallais (certains connaissent mon admiration sans borne pour son jeu d’acteur toujours époustouflant), qui parvient à la fois à nous faire rire dans son attitude de petit enfant grognon, et à attirer notre pitié tant on sent la souffrance que cette vie lui procure. Un homme qui refuse la vie en société mais qui semble attaché à son lit comme par un sortilège qui le ronge.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé cette pièce, même si, je l’avoue, je me suis moi-même laissée aller à la somnolence en quelques occasions (la faute à l’ambiance tamisée trop bien réussie 😉 ).

Et j’ai été tellement ravie d’avoir pu échanger quelques paroles avec Xavier à l’issue de la pièce ! J’attends avec impatience d’autres occasions de l’écouter, à défaut de pouvoir assister à d’autres pièces.

Sachez que Le Fantôme d’Aziyadé, pièce adaptée de deux romans de Pierre Loti par Xavier Gallais et Florient Azoulay , est encore disponible à l’écoute sous sa version radiophonique sur France Culture : embarquez pour un voyage envoûtant dans les rues d’Istambul.

Gdaoulas

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